Kikwit et Bulungu : rudes épreuves pour les détenus dans des maisons carcérales

Kikwit et Bulungu : rudes épreuves pour les détenus dans des maisons carcérales

13 février 2019 0 Par Rédacteur
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Photo M-JDH/RDC, une des façades délabrées du mur du stade Tata Raphaël à Kinshasa

Maladies, asphyxie, malnutrition, mort, humiliations… autant de situations inhumaines et dégradantes qu’enregistrent plusieurs dizaines de détenus dans des maisons carcérales de Kikwit et de Bulungu, province du Kwilu, dans le sud-ouest de la République démocratique du Congo (RDC). Situations déplorées par les activistes des droits humains et des avocats.

Il est 12h24’ ce 29 mars 2017. Fumu Palazuwa, 55 ans, un des détenus de la prison centrale de la ville de Kikwit, frissonne devant son pavillon connu sous le nom de “kotazo 1”. Maigre, la main droite à la joue, 39° Celsius de température corporelle, la toux presque toutes les cinq minutes, respiration quasiment sonnante, Palazuwa est mal à l’aise.

« C’est depuis cinq jours que je suis malade. Il n’y a pas de véritables médicaments qui puissent me libérer rapidement. Ce que je prends ne résous presque pas la situation. Je n’ai pas aussi d’appétit », déclare-t-il lors de notre enquête ajoutant qu’il a déjà passé un an et un mois dans cette maison carcérale sans préciser l’infraction qu’il avait commise. « Un de nos amis était amené à l’hôpital car il fallait une transfusion sanguine », ajoute-t-il, inquiet.

Lorsqu’il fait nuit, plus de 70 détenus, militaires, policiers et civiles mêlés dorment dans ce même pavillon, coincés comme des sardines dans une boite.

A quelques mètres de là, deux latrines font pomper une odeur de putréfaction. Le service médical de cette prison indique que la plupart des détenus malades souffrent de la tuberculose, des infections sexuellement transmissibles (IST), de la malaria, etc. mais des médicaments sont insuffisants.

« Entre 2015 et 2017 nous avons enregistré trois décès. Quant aux pavillons, il faut dire que huit seulement sont opérationnels. Les 17 autres ne le sont pas parce qu’ils sont dans un état de délabrement très avancé. Notez que les locaux de cette prison centrale de Kikwit ont été construits en 1930. En 1997, les militaires de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) qui dormaient dans ces locaux avaient détruit les portes de plusieurs pavillons. Actuellement, cette prison a 268 détenus dont deux femmes. Ils utilisent, comme j’ai dit,  seulement huit pavillons, c’est pourquoi on enregistre souvent des cas d’asphyxie », affirme Scholastique Nsungabwe, directrice adjointe de la prison centrale de Kikwit.

Mme Nsungabwe ajoute qu’en 2016, sur autorisation du maire de la ville, Léonard Mutangu, le service urbain des travaux publics avait élaboré un budget de 14.553.750 Francs congolais pour réfectionner les pavions de cette maison pénitentiaire. « Jusqu’aujourd’hui ni le gouvernement central, ni d’autres partenaires n’ont confié de l’argent pour ces travaux. L’année passée, la Communauté union des églises baptistes au Congo avait réhabilité le pavillon des détenus femmes et deux latrines suite à un projet qu’elle avait mise en œuvre. Les détenus mangent grâce au geste de générosité des certaines églises et communautés religieuses qui viennent prier ici chaque dimanche à tour de rôle », indique-t-elle.

« Une des grandes difficultés encore que nous éprouvons c’est l’insuffisance des latrines et des médicaments. Les latrines qui existent sont dépassées, et ne supportent pas la charge de plus de 200 prisonniers que nous sommes. Beaucoup parmi nous sont tombés malades. Certains ont vomi du sang. Nous demandons au gouvernement central de prendre ses responsabilités en main », déclare John Mukombo Kateba, porte-parole des prisonniers.

« Cette situation est déjà connue. Nous l’avons transmise à notre hiérarchie », indique le maire Léonard Mutangu.

De son coté, Prospère Fumungongo, un des travailleurs en ville basse, est sorti, il y a quelques mois, très affaibli du cachot de l’Agence nationale de renseignement (ANR). « Nous étions comme des bêtes dans cette cellule. Pas de lit, nous dormions debout, le dos appuyé au mur », témoigne-t-il.

Contactés à ce sujet, les responsables de l’ANR-Kikwit nous ont répondu par une agression physique violente lors de nos travaux d’investigations.

A Bulungu, chef-lieu de l’ex-district du Kwilu, à 108 kilomètres de Kikwit, les détenus subissent aussi de rudes épreuves, car il n’y a pas de prison depuis des décennies. Les incarcérés venus du territoire de Bagata, d’Idiofa, de Masimanimba, de Gungu et de Bulungu même sont entassés dans une petite cellule construite à l’époque coloniale.

« Lorsque nous dormons nous transpirons terriblement. Quant à la restauration, n’en parlons pas ! C’est un chemin de la croix. Surtout les détenus, venus de très loin et  qui n’ont pas de famille à Bulungu, souffrent beaucoup. Quelqu’un qui tombe malade ici est à ses risques et périls. Un garçon, venu du territoire de Gungu, est décédé il y a quelques semaines suite à une longue maladie sans soins appropriés », témoigne Claude Musefu, un des détenus, mine ridée.

« Ce n’est pas normal. La maison carcérale qui est au parquet de grande instance de Bulungu est une pièce de cinq mètres carrés, mais qui accueille plusieurs dizaines de détenus. Lorsqu’un est libéré, il sort malade. Il y a aussi des cas de décès. Il y a une autre cellule près du tribunal de paix. Ces maisons carcérales ne sont pas à la dimension d’une prison », regrette Maître Judicaël Mbula, avocat au barreau du Bandundu.

Contacté, Ngenda Makwala, procureur de la République de Bulungu regrette le silence des autorités hiérarchiques : « J’ai plusieurs fois écrit au ministère de la Justice et même au gouverneur de province pour qu’une bonne prison soit construite dans ce coin du pays. Le gouverneur a promis faire des plaidoyers pour que cette action se concrétise. Mais c’est un silence morne qui règne. Nous avons plus de 1000 détenus ».

Depuis des décennies, plus de 60 pour cent des détenus de Kikwit, de Bulungu et même de plusieurs coins de la RDC ne vivent pas dans des conditions optimales. L’absence des maisons carcérales aux normes internationales et l’insuffisance des moyens financiers expliquent  cette situation. Des détenus enregistrent de rudes épreuves dans des maisons carcérales dont la plupart vétustes.

Pourtant, « Nul ne peut être soumis à un traitement cruel, inhumain et dégradant […] Tout détenu doit bénéficier d’un traitement qui préserve sa vie, sa santé physique et morale ainsi que sa dignité », stipulent l’alinéa 4 de l’article 16 et l’alinéa 4 de l’article 18 de la constitution de la RDC.

« Tout mauvais traitement envers un prisonnier constitue une infraction de “torture” », explique Maître Jams Ilunga, défenseur judiciaire basé à Kikwit.

En 2016, Grégoire Kiro, un des députés nationaux du pays, avait  recommandé la mise sur pied d’une mission de contrôle parlementaire sur la situation des prisons en RDC

Interrogé par les députés notamment sur la prise en charge des prisonniers malades, le ministre de la Justice de l’époque, Alexis Tambwe Mwamba, avait plaidé pour une augmentation du budget alloué au fonctionnement des prisons. En 2017, jusqu’ici, le pays n’a pas encore de budget.

Déjà en 2005, dans un rapport de 42 pages rendu public en octobre, la Monusco, à travers sa section des Droits de l’homme, avait tiré la sonnette d’alarme concernant “Les conditions de détentions des prisons et cachots de la RDC”.

« De toutes parts, il a été signalé que la santé des détenus reste déplorable. Tout comme pour l’alimentation, l’Etat n’offre plus de soins médicaux. Si les infirmiers et les médecins de l’Etat sont parfois encore en place, ils manquent néanmoins de médicaments. La majorité des détenus sont en mauvaise santé et les maladies frappant des organismes affaiblis par la malnutrition font des ravages mortels », note ce rapport.

« Il faut que la situation des prisonniers s’améliore dans notre pays. Ces incarcérés ont besoin de la punition ou de la sanction déterminée par la loi par rapport à l’infraction commise et non de la torture », note Laurent Bwenia Muhenia, président provincial de l’Association africaine de défense des droits de l’Homme dans le Kwilu.

.Badylon Kawanda Bakiman (lauréat du Prix JDH 5ème édition grâce à cet article publié en 2016)

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